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Sport : être mauvais est-il contagieux ?

Sport : être mauvais est-il contagieux ?

10.12.2014, par
Jeu de fléchettes
En observant des joueurs médiocres, des pros ont vu leurs propres performances se dégrader. Un résultat qui révèle la relation complexe entre l’observation et la réalisation d’une action.

Les déclarations des sportifs professionnels font parfois les gros titres, mais il est rare qu’elles déclenchent des études scientifiques. Ichiro Suzuki y est pourtant parvenu. Ce joueur de base-ball très décoré, passé par les Mariners de Seattle et les New York Yankees, a ainsi affirmé qu’il évitait de regarder jouer ses co-équipiers qu’il jugeait moins doués que lui, car cela affectait négativement ses propres performances. D’abord vue comme une manifestation d’orgueil, cette phrase interroge en fait sur le lien qui existe entre l’observation d’une action et sa compréhension.

Tsuyoshi Ikegami, de l’Institut national de technologies de l’information et de communication d’Osaka, et Ganesh Gowrishankar, du laboratoire franco-japonais Joint Robotics Laboratory, se sont penchés sur la question. Dans une étude publiée récemment dans Nature Scientific Report 1, ces chercheurs ont observé que, lorsque des joueurs professionnels de fléchettes observaient et prédisaient le jeu de lanceurs amateurs, ils obtenaient ensuite de moins bon résultats sur leurs propres lancers. Si plusieurs autres travaux ont semblé attester que le fait d’examiner les mouvements d’experts améliorerait les performances du commun des mortels, l’interprétation de cette nouvelle étude est en réalité controversée.

Ichiro Suzuki
Ichiro Suzuki, joueur de baseball des Seattle Mariners, évite de regarder jouer les co-équipiers qu’il juge moins doués que lui de peur que cela n’affecte négativement ses performances.
Ichiro Suzuki
Ichiro Suzuki, joueur de baseball des Seattle Mariners, évite de regarder jouer les co-équipiers qu’il juge moins doués que lui de peur que cela n’affecte négativement ses performances.

Une évidence en question

« Cela paraît logique, mais rien n’est aussi simple quand on entre dans le domaine des neurosciences, affirme Ganesh Gowrishankar. Nous manquons de données qui montrent clairement que l’observation d’un mouvement suffit à le comprendre et à l’intégrer. Les humains sont pourtant très doués pour interpréter le but et l’intention d’une action. C’est une aptitude qui intéresse beaucoup le domaine de la robotique, car c’est un des points qui nous aident à rendre le fonctionnement des robots plus naturel. »
 

Nous manquons
de données
qui montrent
clairement que
l’observation d’un
mouvement suffit
à le comprendre
et à l’intégrer.

« Si j’essaye d’attraper une bouteille devant vous, vous pouvez faire le lien entre le mouvement et l’action de deux manières différentes, poursuit-il. Vous pouvez savoir, grâce à votre expérience, que, si une main se dirige ainsi vers une bouteille, c’est en général pour l’attraper. Mais vous pouvez également interpréter le geste avec votre représentation dans l’espace. Vous voyez une main en mouvement qui s’ouvre en direction d’une bouteille, et votre cerveau produit une image mentale de la situation. Il regarde comment vous vous comporteriez dans ce cas de figure et en déduit que le mouvement a pour but d’attraper la bouteille. »

Un type de cellules bien particulier est au centre de la relation entre action et observation : les neurones miroirs. Découverts il y a une vingtaine d’années par l’équipe de Giacomo Rizzolatti, de l’université de Parme, ces neurones sont actifs aussi bien quand quelqu’un effectue une action que quand il en observe une. Malgré le fort intérêt qu’ils suscitent, ces neurones ont un fonctionnement qui n’est pas encore bien compris. Cette étude se focalise donc davantage sur l’aspect comportemental de la compréhension de l’action que sur son versant neurologique.

La science des fléchettes

« Dans le domaine des sports, reprend Ganesh Gowrishankar, si vous observez un tennisman professionnel et que vous essayez d’imiter ses techniques et ses stratégies, alors il est bien connu que vous allez vous améliorer un peu. Mais nous cherchons à savoir si cela a lieu également de manière inconsciente. Est-ce qu’un pro qui ne va pas du tout chercher à copier un novice va quand même être influencé par ses gestes ? »
 

Schéma du protocole expérimental utilisé par Ikegami et Gowrishankar.
Schéma du protocole expérimental utilisé par Ikegami et Gowrishankar.

Pour répondre à cette question, les deux chercheurs ont choisi de s’intéresser à des joueurs de fléchettes. Ce sport a été sélectionné pour diverses raisons pratiques. D’abord, les volontaires peuvent produire un très grand nombre de lancers sans se fatiguer, ce qui élimine une grande cause de détérioration des performances. Ensuite, le joueur n’effectue qu’un seul mouvement, facile à observer et très constant. Il est donc aisé de détecter et de répertorier le moindre changement. Enfin, les fléchettes demandent beaucoup d’expertise et de technique à haut niveau.

Néfastes prédictions

L’étude inclut trois expériences successives. Pour la première expérience, 16 experts ont chacun lancé 140 fléchettes en deux sessions. Dans l’une des sessions, entre chaque bloc de 10 lancers, les experts devaient regarder des vidéos de lancers de fléchettes réalisés par des novices ; dans l’autre session, les séquences vidéos montraient des lancers de bowling.  Les résultats de ces lancers leur étant initialement cachés, les experts devaient prédire si les novices avaient atteint le centre de la cible ou réalisé un strike ; le résultat effectif des novices leur était montré juste après.Les prédictions des experts sur les résultats des lancers filmés se sont significativement améliorées au fur à mesure des visionnages, qu’il s’agisse des fléchettes ou du bowling.  Toutefois, mieux les experts parvenaient à prévoir la réussite des lanceurs de fléchettes débutants, moins leurs propres lancers étaient bons. Le visionnage des lancers de bowling n’a eu, en revanche, aucun effet sur leurs performances aux fléchettes.

Mieux les experts
parvenaient à
prévoir la réussite
des lanceurs
de fléchettes
débutants, moins
leurs propres
lancers
étaient bons.

Pour la deuxième expérience, les experts n’ont visionné que des vidéos de joueurs de fléchettes et ils n’ont plus été informés du résultat effectif des lancers. Ainsi privés d’éléments leur permettant d’ajuster leurs pronostics, ils n’ont pas vu leurs performances aux fléchettes diminuer. Ce qui, selon les chercheurs, prouve que la baisse de leurs résultats lors de la première expérience était liée à l’amélioration de leurs prédictions.

Enfin, pour la troisième expérience, les experts ont été séparés en deux groupes.  Seuls les experts du premier groupe ont été informés, après chaque prédiction, du résultat effectif du novice. Et seuls ces experts ont vu leurs pronostics s’améliorer, mais ils ont aussi été les seuls à voir leurs performances aux fléchettes se détériorer.

Il était crucial que les experts fassent des prédictions, car cela les gardait concentrés et motivés, mais l’étude montre que c’est bien cette focalisation qui affecte inconsciemment leurs propres mouvements. Il s’agit du premier cas où il est prouvé que la compréhension d’une action affecte négativement sa réalisation. Même si leur protocole ne permet pas de le montrer, les chercheurs ont également le sentiment que ce phénomène est plus prononcé quand l’expert observe le novice de profil plutôt que de face. Mais quel enseignement tirer de ces résultats surprenants ?

Contre les « bêtes noires »

« Il existe des applications surtout dans les neurosciences et le sport, explique Ganesh Gowrishankar. Il y a un aspect très fondamental : nous essayons de comprendre comment les choses fonctionnent. Mais notre étude pourrait aussi permettre d’expliquer les bêtes noires des sportifs. Pourquoi certains professionnels ont-ils plus de difficultés face à une poignée d’adversaires précis ? Il se pourrait que certains concurrents les perturbent inconsciemment plus que d’autres, simplement à cause de leurs gestes. »

Mais que le monde du sport se rassure, les effets de cette étude n’ont été que temporaires. Les experts ont rapidement retrouvé leurs performances habituelles : leurs fléchettes ne déviaient plus de leurs cibles que d’un écart d’un centimètre. Reste que, lorsqu’un sportif se met à frimer, la science peut gagner, parfois, à l’écouter attentivement.

Notes
  • 1. « Watching novice action degrades expert motor performance : causation between action production and outcome prediction of observed actions by humans », Tsuyoshi Ikegami et Gowrishankar Ganesh, Scientific Reports, 4, article n° 6989, publié en ligne le 11 novembre 2014.
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Auteur

Martin Koppe

Diplômé de l’École supérieure de journalisme de Lille, Martin Koppe a notamment travaillé pour les Dossiers d’archéologie, Science et Vie Junior et La Recherche, ainsi que pour le site Maxisciences.com. Il est également diplômé en histoire de l’art, en archéométrie et en épistémologie.

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